8 décembre 2021

Vers un numérique responsable

Vincent Courboulay est maître de conférences en informatique à La Rochelle Université et directeur scientifique de l’institut du numérique responsable. Il a publié récemment Vers un numérique responsable chez Actes Sud, où il expose sa vision des problèmes sociaux, écologiques et politiques que pose le développement actuel du numérique

Vincent Courboulay

Quelle est la principale cause de l’irresponsabilité du numérique aujourd’hui ? 

Intellectuellement, il est difficile de classer les différents problèmes du numérique. Tout est intriqué. Il faut ainsi prendre en compte le fait qu’une réponse apportée aux problématiques écologiques soulevées par le numérique ne doit pour autant pas accélérer un problème social. Par exemple, si le développement d’Uber pourrait avoir un impact environnemental favorable, il a des conséquences sociales, notamment concernant le droit des travailleurs, qui sont néfastes. 

Pourquoi utiliser la notion de responsabilité ? 

Tant que nous sommes dans un monde démocratique, nous sommes libres de nos actions. La responsabilité permet de ménager cette liberté et de la mettre au cœur de notre réflexion. Il ne s’agit pas de mettre les personnes en situation de victimes, ou de manière parallèle, de penser qu’une forme de solutionnisme technologique résoudra tous nos problèmes. 

On parle aujourd’hui beaucoup de numérique frugal, ou sobre. Je ne suis pas contre ces termes, qui font partie de la solution. Mais ce n’est pas suffisant, ce ne doit pas être la seule manière de voir les choses, il faut, encore une fois, prendre le problème de manière globale ! Va-t-on, au nom d’un impératif de frugalité, s’empêcher d’utiliser des calculateurs très puissants et gourmands en énergie pour modéliser les épidémies, le dérèglement du climat ou la progression d’un mélanome ? 

Ce qu’il est nécessaire de développer, ce n’est pas exclusivement la low-tech, mais la wise-tech. La frugalité est peut-être la partie la plus importante de la solution, mais cela ne doit pas devenir un dogme. La notion de numérique responsable est ainsi assez proche de celle de numérique respectueux. 

Estimez-vous, à cet égard, que la focalisation actuelle sur l’impact environnemental du numérique n’est pas la bonne manière d’aborder le problème ? 

L’essentiel, c’est qu’il s’agit de trouver le sujet qui parle aux gens, de mettre un pied dans la problématique et de commencer par quelque chose. Si aujourd’hui c’est le côté environnemental qui constitue cette porte d’entrée, tant mieux. Il y a quelques années, c’était plutôt la question de l’accessibilité numérique par exemple. Il faut profiter de ce qui est audible.

Une fois qu’on a mis le pied dans la porte, il faut montrer que le sujet n’est pas simple. Et il n’est pas simple pour plusieurs raisons : les périmètres sont en fait très vastes et les échelles très diverses. Au niveau géographique le périmètre est large : il y a des mines en Asie, des décharges en Afrique, des centrales à charbon en Allemagne… ; au niveau temporel aussi, le périmètre est vaste : les data centers ont ainsi une temporalité spécifique ; au niveau politique enfin, l’enjeu est évidemment de concevoir le problème dans sa globalité et de ne pas se limiter à un seul pays. 

Concernant la question des effets et de leur mesure, je développe dans mon livre la question de l’analyse du cycle de vie qui est un outil essentiel. Mais il faut aussi parler des effets indirects de la consommation numérique : par exemple, acheter un seul smartphone me permet d’éviter d’acheter une télévision, une tablette, des journaux… Comment alors mesurer tous ces effets indirects ? Il faut également penser à l’effet rebond. Ainsi l’existence de Vinted, qui semble avoir des effets positifs sur le plan écologique, peut en fait occasionner des effets rebond, notamment en constituant une excuse pour acheter davantage de vêtements neufs, qui pourront ensuite être revendus sur Vinted. 

Pour éviter l’effet rebond, il faut compter sur la prise de conscience de la problématique.  La problématique est vaste, mais au fond il y a une personne au bout et c’est cette personne qui compte. 

Toujours concernant l’impact écologique du numérique, la finitude des ressources disponibles (terres rares, minerais..) est-elle envisagée pour le numérique ? 

Oui évidemment il y a des ressources limitées et rares. Mais en même temps, “il suffit” d’ouvrir des mines ou d’explorer des fonds marins, pour rallonger la disponibilité des ressources pour des dizaines et des dizaines d’années, ce qui, bien sûr cela aggrave le problème initial et ne fait que décaler la fin des ressources. Tant que ça se passe loin de chez nous et, comme on dit, loin des yeux, loin du cœur . 

Au fond, le problème peut être contourné de quatre façons différentes : 1/ en consommant moins ; 2/ en ouvrant de nouvelles mines ; 3/ en recyclant davantage ; 4/ en remplaçant les technologies polluantes par d’autres choses. Mais une seule est viable.

Quelles seraient pour vous les quelques principales pistes pour rendre le numérique responsable ? 

Quatre piliers principaux : comprendre/mesurer/décider/agir. Si on veut agir, si on veut des actions, il faut les décider. Cela veut dire qu’il faut être capable de mesurer ses impacts, donc être capable de les comprendre. Et comprendre, ça passe par la pédagogie… Les mesures, ça passe par l’analyse du cycle de vie, des référentiels partagés… Il s’agit de se focaliser sur les besoins, afin de réduire l’impact de ses besoins. Ensuite, on pourra éviter tout ce qui peut l’être : s’il y a des fonctionnalités qui ne servent à rien, on pourra les réduire. 

Une limitation des usages du numérique est-elle une option pour des pratiques plus responsables ?

La limitation passera plutôt par des incitations, par des étiquettes énergétiques.  Il n’y a pas de sens à limiter la consommation de données quand on ne limite pas la consommation de cigarette ou de carburant…. 

J’ai une proposition, à ce sujet : mettre en place un tarif social de la donnée. A l’heure actuelle, que l’on consomme 10 m3 d’eau ou 500, le prix du m3 d’eau est le même. Or il y a une consommation fondamentale (pour boire, se laver…) qui devrait être gratuite et ensuite on pourrait estimer que c’est un luxe et qu’il faudrait limiter. 

Au niveau des data, ce devrait être identique : il y aurait un quota non fléché et plus on dépasse, plus les données sont chères. Depuis des décennies, on fait ça avec la notion d’impôt progressif. Au fond, il s’agirait d’un tarif progressif de l’octet. 

Si vous étiez un décideur politique, quelles décisions mettriez-vous en place maintenant ? 

Tout d’abord le tarif progressif de la data, que je viens d’évoquer. Ensuite un mécanisme de consigne numérique : à l’achat d’un matériel, une taxe serait prélevée, que l’on récupérerait lorsqu’on ramènerait le matériel. Je tenterai ensuite d’impulser un Airbus du numérique au niveau européen, un moteur de recherche par exemple. Ensuite je rendrai France Connect obligatoire pour toutes les procédures d’identification, afin d’éviter le bouton Facebook connect par exemple. 

Je vais bientôt publier un nouveau livre dans lequel je présente 25 solutions que je préconise au niveau national et européen. 

Pour finir, pouvez-vous citer des initiatives qui vous inspirent ? 

Je pense à l’écosystème des Ateliers du bocage, c’est une SCIC, membre du mouvement Emmaüs, qui a monté des projets différents, comme Jedonnemontéléphone.fr, qui a mis en place des formations de personnes éloignées de l’emploi et des dispositifs de reconditionnement pour revendre les matériels sur Backmarket ; ces initiatives sont intéressantes dans la mesure où elles prennent en compte toute la chaîne de valeur. 


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